Cyprielle réajusta la sangle de son lance-flamme. La jeune femme exerçait le métier de débroussailleuse depuis seize ans. Depuis ce fameux jour où sa vie s’était effondrée à jamais. Et pourtant les lanières lui sciaient toujours les épaules. Son métier, malgré son importance cruciale pour la survie de la cité, était considéré comme le pire de tous. Personne n’était en dessous des débroussailleurs. Ils étaient vus comme un mal nécessaire, mais aussi comme des cadavres en sursis. […] Tout le monde connaissait l’histoire de Malia, la cité du bord de mer. Les végétaux l’avaient détruite parce que les habitants n’avaient pas vu les ravageuses infiltrées dans leurs fondations. Cyprielle se demanda comment elle réagirait si Marlimar, sa propre cité, était annihilée.
Elle ne réagirait sans doute pas.
Elle secoua les épaules en soupirant. Elle espérait seulement que si cela devait arriver, ses triplettes s’en sortiraient. Ce qui était fort probable puisqu’elles étaient des éveillées. […]
Cyprielle n’était proche de personne dans sa troupe, au mieux les autres l’ignoraient, au pire, ils la rudoyaient. Acelin était le seul à faire exception. Sans aller jusqu’à dire que le vieil homme était son ami, au moins il lui adressait un mot de temps en temps. Cela permettait à Cyprielle de continuer à croire qu’elle était bien un être humain. Elle actionna le piston de son lance-flamme pour brûler quelques herbes folles qui s’aventuraient à la jointure de l’aire que sa troupe s’échinait à maintenir vierge. La flamme de feu grégeois s’élança dans un joyeux crépitement et vint lécher les pousses. Elles se rabougrirent en lançant une plainte sourde qui serra le cœur de Cyprielle. Son métier consistait à tuer, certes des végétaux qui eux aussi voulaient leur mort, mais tout de même. […]
Au-delà de la limite de l’aire vierge s’étendait la forêt, imperméable, touffue, interminable. Cyprielle s’arrêta quelques secondes pour sonder les arbres. Elle ne pouvait se défaire de l’impression d’être observée. Comme si la forêt elle-même scrutait les faits et gestes des hommes.
C’est probablement le cas, songea-t-elle en frissonnant.
L’unique porte d’entrée pour Marlimar était à l’opposé de l’endroit où sa troupe travaillait, aussi partout où son regard portait, Cyprielle ne voyait que la nature, oppressante, imposante, écrasante. La muraille qui protégeait la cité était haute de plusieurs mètres. Les maçons y veillaient comme sur la prunelle de leurs yeux afin qu’aucune fissure ne vienne la fragiliser. Au moment où Cyprielle se retournait pour revenir vers la troupe, elle aperçut un mouvement du coin de l’œil à l’orée du bois. Elle n’y prêta pas attention, il y avait de la vie dans la forêt, cela ne voulait pas dire qu’ils allaient se faire attaquer. Il fallait se montrer prudent certes, mais pas paranoïaque. Cyprielle se remit au travail, baissant le nez vers le sol pour dénicher de nouvelles pousses. Elle balayait la terre du bout de la botte, soulevant de la poussière, pour débusquer un trou de ravageuse lorsqu’elle entendit un craquement non loin d’elle. Elle s’immobilisa et sa peau se hérissa. Elle patienta le temps que les battements de son cœur se calment. Il n’y avait rien. […]
Alors qu’elle se remettait en mouvement pour s’approcher d’Acelin, elle entendit à nouveau un craquement. Semblable à une branche qui casse. Ce bruit ne pouvait dire qu’une chose. Elle en eut la confirmation au même moment.
Une meute de prédateurs fondait sur eux.