Les hommes parlent toujours plus fort lorsqu’ils croient détenir la vérité.
Ce soir-là, dans mon auberge aux poutres noircies par des décennies de fumée, ils parlaient tous en même temps. Leurs voix se chevauchaient, s’amplifiaient, se contredisaient. Chacun jurait connaître la vraie histoire du Roi Fou. Chacun affirmait avoir été là, ou avoir entendu quelqu’un qui y était, ou connaître un témoin direct des événements.
Aucun d’eux n’y était.
Je le savais. Je les écoutais depuis ma place près du feu, les mains posées à plat sur la table devant moi, et je les écoutais mentir sans même qu’ils s’en rendent compte.
[…]
Je fermai les yeux un instant. Mes doigts se crispèrent légèrement sur la coupe. Personne ne le remarqua. Personne ne me regardait. J’étais la propriétaire de cette auberge avec mes deux associés, mais c’était surtout comme conteuse qu’on me connaissait. On venait de loin pour m’écouter, mais tant que je ne parlais pas, j’étais invisible.
C’était mieux ainsi.
[…]
Je rouvris les yeux.
— Vous vous trompez tous.
Ma voix n’était pas forte. Je n’avais pas eu besoin de hausser le ton. Dans le silence qui s’était installé, elle portait suffisamment. Les têtes se tournèrent vers moi. Certains me reconnurent. D’autres me dévisagèrent avec curiosité.
Le marchand fronça les sourcils.
— Vous prétendez connaître la vérité, Conteuse ?
— Je ne prétends rien. Je la connais.
Il ricana.
— Comme nous tous, alors.
— Non.
Je posai ma coupe. Mes mains étaient parfaitement calmes. Elles l’avaient toujours été, même quand tout le reste de moi tremblait.
— Vous connaissez des récits. Des versions. Des mensonges répétés si souvent qu’ils ont fini par ressembler à la vérité. Mais vous ne savez rien.
[…]
— L’histoire du Roi Fou, commençai-je, n’est pas celle que vous croyez. Ce n’est pas l’histoire d’un tyran terrassé par une sorcière vengeresse. Ce n’est pas l’histoire d’une révolte populaire qui a renversé un royaume.
Le feu crépita de nouveau. Personne ne bougea.
— C’est l’histoire de deux amants qui ont fui. Et de l’homme qui n’a jamais pu accepter de les laisser partir.
Le marchand fronça les sourcils.
— Deux amants ?
— L’Ermite et la Diablesse, précisa quelqu’un.
— Oui. Mais vous ne connaissez ni leurs vrais noms ni leurs vraies histoires. Vous ne savez pas qui ils étaient avant de devenir des légendes. Vous ne savez pas pourquoi ils fuyaient ni ce qui les poursuivait vraiment.
— Alors, racontez-nous, dit la femme doucement. Racontez-nous la vraie histoire.
Je hochai lentement la tête.
— Je vais vous la raconter. Mais je vous préviens : ce que vous allez entendre ne vous plaira pas. Il n’y a pas de héros dans cette histoire.
Mon regard se perdit un instant dans les flammes.
— Il n’y a que deux personnes qui se sont aimées, qui ont fui, et qui ont payé le prix de cette fuite.
Le marchand ouvrit la bouche, puis la referma. Le guerrier plissa les yeux, comme s’il cherchait à deviner qui j’étais réellement.
Personne ne posa la question.
Pas encore.
— L’histoire commence ici même, en Lyrasia, repris-je. Avec une jeune femme qui portait des chaînes qu’on ne pouvait défaire.
Ma voix se fit presque un murmure.
— Elle ne savait pas encore pourquoi elle était prisonnière. Elle ne connaissait pas encore la force de son pouvoir.
Je relevai les yeux vers eux.
— Mais lui, il le savait.
Le silence était total. Même le feu semblait retenir son souffle.
Puis, lentement, je commençai.
— Tout a commencé par un collier et des chaînes qu’on ne pouvait pas briser. Par une femme qui voyait trop et un homme qui savait trop. Par une fuite qui n’aurait jamais dû finir ainsi, et par un homme qui refusait de lâcher prise.
Je fermai les yeux un instant. Lorsque je les rouvris, ce n’était plus l’auberge que je voyais.
C’était un autre lieu. Un autre temps.
Un monastère près d’un étang. Un homme qui sifflait sans s’en rendre compte. Une femme aux chaînes qui brûlaient.
— Elle s’appelait Ametsa.
Et je me mis à raconter.