Je m’appelle Louise, j’ai seize ans.
C’est le début des vacances. Je suis dans ma chambre sur mon lit à me demander comment je vais occuper ma journée qui promet d’être ennuyeuse. Le seul petit rayon de soleil qui vient réchauffer mon cœur est le message que j’ai reçu d’Agathe.
Agathe est mon âme sœur.
[…]
Je savais qu’elle seule pouvait comprendre et m’aider à décrypter ce qui me perturbait. Lorsque Agathe m’a embrassée, j’ai réalisé que ce que je ressentais était bien authentique. Je suis heureuse, je me sens entière.
Enfin, voilà j’étais en train de flotter sur mon petit nuage, à me repasser dans la tête ma soirée de la veille quand ma mère est entrée dans ma chambre comme une furie. Qu’est-ce qui me fait dire qu’elle était en colère ? C’est très simple, ma mère est la créatrice du mouvement des Tradwife, les femmes traditionnelles. Vous savez, ces femmes toujours tirées à quatre épingles, qui sont persuadées que leur salut réside dans leur capacité à être une bonne épouse, soumise à leur mari et tout le bordel qui va avec. Vous voyez, pas question pour cette communauté que les femmes fassent des études, aient des idées autres que ce qu’elles vont préparer à manger pour leur magnifique famille, ou s’occupent autrement qu’avec les tâches ménagères. Donc voilà, ma mère est à l’origine de ce mouvement, qui compte désormais des millions d’adeptes.
[…]
Moi, je vois sa colère.
Son anxiété.
Sa peur de ne pas bien faire.
D’être critiquée, détrônée.
De vieillir.
Toute cette angoisse qu’elle croit cacher sous son maquillage.
— Comment oses-tu ? s’offusque-t-elle à peine passée la porte de ma chambre.
— N’as-tu pas honte de toi ? Tu veux nous ridiculiser ton père et moi ? Tu veux ruiner sa carrière professionnelle, c’est ça ?
[…]
Pour toute réponse, elle me balance mon journal intime à la figure. Oui, je sais ça fait très vieux jeu d’avoir un journal intime, mais en même temps, toute notre maison s’est arrêtée au XXe siècle alors pourquoi pas moi ?
— Tu as fouillé dans mes affaires ?
— Jeune fille, tu es ici chez moi ! Sache que rien ne t’appartient, tu m’entends. Je suis ta mère, c’est mon devoir de te protéger. Y compris contre toi-même. Es-tu complètement folle ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire avec Agathe ? Heureusement que je connais bien sa mère, sinon je n’ose imaginer le scandale. Elle était tout aussi indignée que moi lorsque je lui ai raconté.
— Tu as osé discuter avec la mère d’Agathe ?
[…]
Ma mère s’est à présent assise à côté de moi sur le lit, elle me prend le visage entre les mains. Elle a le sens du spectacle, elle peut passer en l’espace de deux secondes de l’hystérique absolue à la sainte repentante.
C’est flippant !
Même si j’ai l’habitude de ses sautes d’humeur, cela continue à me déstabiliser.
— Mais ne t’inquiète pas, ma chérie. Cette… passade est terminée. D’un commun accord, nous avons décidé avec Rose qu’Agathe irait dans un pensionnat à l’autre bout du pays. Entre nous, j’ai toujours trouvé qu’elle exerçait une mauvaise influence sur toi. Rose l’a reconnu lorsqu’elle a appris ce que sa dévergondée de fille t’avait fait. Elle était médusée, tu aurais dû voir sa tête ! J’ai bien cru qu’elle allait se liquéfier sur place…
— Tu as fait quoi ? je demande calmement en retirant les mains de ma mère de ma figure.
Elle me regarde avec cette moue réprobatrice qu’elle n’affiche que pour moi. Je n’en reviens pas. Qu’a-t-elle fait ? Elle s’est débarrassée d’Agathe ? Non, non, non. Il faut que je la voie, que je lui parle.
— Je me suis occupée de ton problème, jeune fille. Parce que c’est ce que font les mères. Elles prennent soin de leur famille. Maintenant, tu vas me faire le plaisir de te consacrer à nouveau à tes études. Tes notes ont baissé.
— J’ai 16 de moyenne, mère !
— C’est bien ce que je dis, tu peux faire mieux. Je ne veux plus jamais entendre parler d’Agathe ou de quoi que ce soit en rapport avec… cette chose horrible que tu t’imagines ressentir. Est-ce que je suis bien claire !
[…]
— Tu sais ce n’est pas un gros mot, tu peux le dire, mère ! Je suis lesbienne. J’aime une fille et tu pourras faire ce que tu veux, cela ne changera pas. Ce n’est pas quelque chose sur lequel tu peux agir !
— Oooooh, tu crois ça, jeune fille !
J’ai horreur qu’elle m’appelle « jeune fille », je lui ferais avaler son chignon.
— C’est ce que nous allons voir, poursuit-elle d’une voix sifflante. Tu es consignée avec effet immédiat pour toute la durée des vacances. Tu es aussi privée de téléphone, d’ordinateur et de séries télé. Tu profiteras de ton temps libre pour m’aider avec la communauté. Cela tombe très bien, car j’organise une réunion Tradwife demain et j’ai besoin de ta contribution.
[…]
Je reste de longues minutes sans bouger, incapable de pleurer. Je ne sais pas quoi faire.
Agathe, je n’ai aucun moyen de savoir où tu es, si tu vas bien.
Je souhaiterais m’excuser pour ce que ma mère t’a fait. Agathe, mon Agathe, toi qui as toujours été là pour moi.
Qu’est-ce que je vais devenir sans toi ?
Qu’est-ce qu’elle a fait de toi ?