Penché sur son manuscrit, Humbaud exultait ; s’il déchiffrait correctement l’écriture quelque peu passée de la page, il avait enfin mis la main sur le poison qui lui permettrait de tuer le roi. Le jeune homme de vingt ans était assis à sa table de travail.
Humbaud reposa la feuille qu’il tenait entre les mains. Depuis de nombreuses années maintenant, il avait développé un goût et un savoir dans la fabrication de potions et notamment de poisons.
[…]
Humbaud fut interrompu par un coup frappé contre sa porte.
— Messire, le roi vous demande.
— Va prévenir Sa Majesté que je me mets en chemin.
[…]
Humbaud arriva en haut des escaliers en pierre, devant la porte du bureau de son père. Il frappa et attendit. Un homme vint lui ouvrir.
— Messire Humbaud, Sa Majesté Abelène vous attend, dit-il en l’invitant à entrer d’un geste de la main.
— Murmure Alchas, répondit le jeune homme en entrant.
— Père, commença Humbaud pour le saluer en s’inclinant.
— Ne fais donc pas tant de manières, veux-tu, dit Abelène en secouant une main. Prends un siège et un verre et viens donc t’asseoir.
[…]
— J’ai toujours pensé que la famille était le lien le plus important qui unissait les hommes les uns envers les autres. Lorsqu’il y a des liens de sang, les hommes ne peuvent pas être mauvais entre eux.
— J’ai fait en sorte de vous élever, vous tous mes enfants dans la continuité de cette croyance, et j’espère y être parvenu. Je pense sincèrement que malgré mes enfants issus de deux mariages et malgré toi, vous vous considérez tous comme frères et sœurs, non ?
Humbaud préféra ne pas relever l’allusion à sa non-filiation ni briser les illusions de son père sur le fait que la fratrie s’entendait bien. Il choisit plutôt de répondre, intrigué par la tournure que la discussion prenait.
— Vous pouvez être fier de l’héritage que vous laissez.
[…]
— Tu es le prochain Humbaud.
Humbaud comprit au moment où son père le prononçait et un frisson courut dans son dos.
— Pour le bien du royaume, je me dois de t’envoyer à Duiltal pour parfaire ton enseignement de murmure.
Alchas avait trouvé un moyen de l’éloigner de Barnoin et il avait convaincu son père que c’était pour le bien du royaume. Humbaud reconnut qu’il ne l’avait pas vu venir. Loin de Barnoin, Humbaud ne pourrait pas protéger son frère des murmures venimeux d’Interminable.
[…]
— Quand dois-je partir ?
— Je vous ai trouvé une caravane qui part pour Duiltal demain à l’aube.
Humbaud faillit s’étrangler avec la gorgée qu’il buvait. Si vite, pensa-t-il. Pourquoi Interminable était-il soudain si pressé de le voir partir ? Pour autant, comme à son habitude, Humbaud contrôla sa réponse.
[…]
— Humbaud, par Shebcir, que fais-tu dans ma chambre en plein milieu de la nuit ? Tu ne vois donc pas que je suis occupé ?
Barnoin se tenait devant lui, il était sorti de son lit nu comme le jour de sa naissance, un poignard à la main.
[…]
— Cela ne pouvait pas attendre demain, car lorsque tu te lèveras, je serais déjà sur les routes en direction de Duiltal.
Humbaud scruta le visage de son frère à la recherche d’une réaction qui ne vint pas.
— Et c’est tout ! Eh bien, on se verra à ton retour. Bien que je ne trouve pas cela très prudent de partir en plein milieu de l’hiver.
Barnoin reprit la direction de son lit, lorsqu’Humbaud l’interrompit.
— Barnoin, tu ne comprends pas. Mon retour se fera dans des mois, voire des années.
La phrase eut enfin l’impact escompté, Barnoin se retourna dans la direction d’Humbaud, les yeux agrandis, et revint vers son frère.
— Explique-toi.
— Je ne pars pas à Duiltal pour un voyage d’agrément, poursuivit Humbaud, j’y vais pour recevoir la formation de murmure. Interminable m’y envoie avec la bénédiction de père. Tu comprends maintenant pourquoi cela ne pouvait pas attendre demain.
Barnoin attrapa son frère par l’épaule et le retourna afin qu’ils soient tous les deux dos au lit, il se mit à chuchoter.
— Tu ne peux pas refuser ? J’ai besoin de toi ici.
— Je sais.
— As-tu déjà vu quelqu’un refuser quoi que ce soit à notre père ? continua l’aîné des Laurdilion.
Cette seule phrase suffit à clore la discussion.