Partout, la ville respirait. Au-dessus de chaque porte pendaient des carillons de verre coloré, de longs tubes bleus, verts ou ambrés qui s’entrechoquaient au moindre courant d’air avec un tintement clair. Lancelin en compta vingt dans une seule rue avant d’abandonner. Et à presque toutes les fenêtres, accrochée à un clou, une petite cage d’osier abritait un oiseau aux plumes bleues qui chantait à tue-tête. Sébelia n’avait jamais vu une ville aussi pleine de bruits légers.
Leurs pas les amenèrent sur la place principale.
— Tu as remarqué comme l’ambiance a changé, d’un coup ? murmura Lancelin.
— Tu parles des conversations remplacées par des chuchotements et des regards soucieux ?
Lancelin hocha la tête en regardant à droite et à gauche, puis désigna du menton le centre de la place. Sébelia jura : il y avait une telle foule qu’elle ne voyait rien.
— Essayons de nous rapprocher discrètement.
Lancelin ouvrit la marche en se faufilant entre les badauds qui se pressaient vers le centre. Personne ne parlait plus. C’est alors qu’un bruit, reconnaissable entre tous, claqua au plus profond de Sébelia et la fit tressaillir. Ce claquement, elle le connaissait. C’était celui d’un fouet qui s’abat sur la chair pour la déchirer.
Où avaient-ils atterri ? se demanda-t-elle, soudain inquiète.
Elle échangea un regard avec Lancelin. Lui aussi avait compris. Il s’arrêta quelques instants, peu désireux d’aller plus avant.
— Nous devons savoir, Lancelin, lui murmura-t-elle à l’oreille.
Elle vit ses épaules tomber. Résigné, il se remit en marche. Ils parvinrent enfin au premier rang, et l’horreur du spectacle vint se ficher dans leurs rétines.
Un jeune homme était attaché à un poteau, torse nu. Il portait encore le pantalon bleu sombre des gardes qu’ils avaient croisés en entrant en ville. Son dos n’était plus qu’une plaie. Derrière lui, un colosse au visage fermé levait le fouet et l’abattait à un rythme régulier, sans colère, comme on accomplit une corvée. La victime ne criait pas. Sébelia voyait dans ses yeux la détermination qu’il mettait à ne pas laisser échapper un son, malgré la douleur de chaque coup. Elle salua intérieurement son courage et sentit son sang bouillir.
Le plus terrible, pourtant, c’était la foule. Personne ne protestait. Personne ne détournait les yeux. Autour d’elle, les visages affichaient tous la même expression calme, presque paisible, comme s’ils regardaient tomber la pluie. Seuls quelques-uns, çà et là, serraient les mâchoires. À quelques pas d’elle, une jeune femme aux cheveux tressés crispait les poings si fort que ses jointures en étaient blanches. Leurs regards se croisèrent une seconde. Puis l’inconnue se fondit dans la foule et disparut.
Sébelia serra les poings à son tour. Elle n’arrivait plus à réfléchir correctement. Dans ce genre de situation, c’était son cerveau reptilien qui prenait le relais, et bien souvent il choisissait d’attaquer quand il aurait fallu fuir ou se taire. Lancelin, qui connaissait sa coéquipière par cœur, posa la main sur son bras pour la forcer à se calmer. Mais Sébelia voyait rouge. Qu’avait pu faire cet homme pour mériter un tel traitement ? Aucun acte ne justifiait le fouet. Ses chers patrons du Conservatoire… Elle espérait qu’en ce moment même, l’un d’entre eux regardait les images que Lancelin et elle leur transmettaient. Comment pouvaient-ils exiger qu’on reste de marbre devant ça ? Qu’ils viennent donc le lui expliquer ! Malheureusement, elle savait déjà qu’elle n’allait pas pouvoir s’empêcher d’intervenir. Et Lancelin le savait aussi. Il la connaissait trop bien. Au moment où elle s’apprêtait à bouger, il lui agrippa le bras.
— Il est temps de nous retirer, tous les deux.
Il la tira en arrière sans trop de ménagement. Elle résista, plus pour la forme que réellement. Elle savait qu’il avait raison. Ils étaient arrivés depuis à peine quelques heures. Elle devait se calmer, sinon c’était le renvoi. Ou pire : le service de classement administratif, trois étages sous le siège de l’organisation, sans fenêtre, jusqu’à la retraite.